Éduquer un molosse sans jamais utiliser la force

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Cane Corso, Dogue de Bordeaux, Mastiff, Rottweiler, Bullmastiff, Dogue Argentin : les molossoïdes traînent une réputation tenace. “Il faut être ferme”, “il faut s’imposer”, “il faut lui montrer qui commande”. Emmanuelle Gauthier, intervenante en comportement animal depuis 2014, membre du RQIEC et certifiée Fear Free, travaille au quotidien avec des chiens puissants. Elle s’est formée auprès de Michael Shikashio, référence mondiale en agression canine, et défend une approche radicalement différente.

Entretien avec Emmanuelle Gauthier

Emmanuelle, on entend souvent que les molosses demandent “une main ferme”. Vous êtes d’accord ?

Non, pas du tout. Cette idée vient d’une époque où on pensait que les chiens devaient être soumis à un chef de meute. La science a tranché depuis longtemps : ces théories sont fausses. Et pourtant, elles survivent particulièrement autour des grandes races. Plus le chien est gros, plus on entend ce discours. C’est précisément l’inverse qui est vrai : plus un chien est puissant, plus la coercition est dangereuse, autant pour lui que pour les humains autour.

Pourquoi dangereuse, concrètement ?

Parce qu’un molosse de 50 kilos qui se sent menacé n’a pas les mêmes options qu’un chien de 8 kilos. Quand on utilise la force, l’intimidation ou des outils coercitifs comme un collier étrangleur ou électrique sur un gros gabarit, on construit une bombe émotionnelle. Le chien apprend à supprimer ses avertissements, parce qu’avertir mène à la punition. Le grognement disparaît, les signaux d’inconfort disparaissent, et le jour où la coupe déborde, il passe directement à la morsure. Ces chiens dits “imprévisibles” qui mordent “sans prévenir”, ce sont presque toujours des chiens à qui on a appris à se taire.

Le renforcement positif, ça marche vraiment sur un chien de 60 kilos ?

Encore mieux, je dirais. Les molosses ont en général une intelligence pratique et une excellente mémoire. Ils apprennent vite quand on leur enseigne dans la bonne direction. Ce qu’on prend souvent pour un têtu, c’est en réalité un chien qui n’a pas compris ce qu’on attend de lui, ou qui n’a aucune motivation à coopérer. Donnez-lui une raison de le faire, une récompense qui a du sens pour lui, et vous verrez la différence.

Quelle est la spécificité d’un molosse par rapport à un chien plus petit ou plus léger ?

Plusieurs choses. D’abord, leur rythme de maturation est plus lent. Un Cane Corso, un Dogue Allemand ou un Mastiff atteint sa maturité comportementale autour de 2 ou 3 ans, parfois plus tard. Pendant ce temps, ils restent dans une forme de “chiot géant” qui peut désorienter les propriétaires. Le chien fait 45 kilos mais raisonne encore comme un adolescent.

Ensuite, leur seuil d’activation émotionnelle est souvent plus bas qu’on le croit. Ces races ont été sélectionnées pour la garde, la protection, parfois la défense. Elles sont câblées pour détecter et réagir. Si on n’enseigne pas la régulation émotionnelle dès le départ, on se retrouve avec un adulte sur-réactif. Pas méchant, juste mal préparé à gérer ses propres émotions.

Enfin, la puissance physique. Un Cane Corso qui tire en laisse peut littéralement faire chuter son humain. Un Rottweiler qui saute sur un visiteur peut le blesser même sans intention agressive. Ça veut dire que les comportements doivent être travaillés tôt, avant que la taille n’aggrave les conséquences.

Vous vous êtes formée auprès de Michael Shikashio sur l’agression canine. Qu’est-ce qui vous a marquée dans son approche ?

Sa rigueur scientifique et sa douceur. Michael Shikashio est reconnu mondialement pour son travail sur les cas d’agression les plus complexes, et il n’utilise jamais la coercition. Sa méthode repose sur trois piliers : comprendre la cause profonde du comportement, créer des conditions de sécurité pour tout le monde, et reconstruire l’association émotionnelle du chien avec le déclencheur.

Ce que j’ai appris chez lui, c’est qu’on ne traite pas l’agression en réprimant l’agression. On la traite en modifiant ce que le chien ressent face à la situation qui déclenche la réaction. C’est plus long, mais c’est durable. Et ça fonctionne avec des chiens que d’autres méthodes auraient condamnés.

Concrètement, par où commence-t-on avec un molosse réactif ou agressif ?

Par une évaluation complète. Quelle est l’histoire du chien ? Quel est le déclencheur exact ? À quelle distance commence-t-il à monter en pression ? Quels signaux donne-t-il avant la réaction ? Y a-t-il une cause médicale possible, parce qu’un chien qui a mal réagit différemment ? Cette évaluation prend du temps, mais c’est la fondation de tout le travail qui suit.

Ensuite, on identifie son seuil de réaction, c’est-à-dire la distance ou l’intensité à laquelle il commence à s’activer. Et on travaille sous ce seuil, en associant la présence du déclencheur à quelque chose de positif. Pour un molosse, je travaille souvent avec des récompenses alimentaires de très haute valeur : du fromage, du poulet, du saucisson, pas des croquettes. La motivation doit être à la hauteur de l’enjeu émotionnel.

Les outils que vous refusez catégoriquement ?

Les colliers étrangleurs, à pointes, électriques. Les colliers vibreurs. Le spray au citron. Les méthodes de mise sur le dos forcée. Les “coups de laisse” pour corriger. Tout ce qui repose sur l’inconfort, la douleur ou la peur. Sur un molosse, ces outils ont un effet immédiat parce que le chien obéit pour éviter la sensation désagréable. Mais le coût émotionnel se paye plus tard, parfois en agression, parfois en anxiété chronique, parfois en méfiance définitive envers les humains.

Il existe une étude assez célèbre de l’Université de Lincoln qui a comparé deux groupes de chiens, l’un entraîné avec des colliers électriques, l’autre avec des méthodes positives. Les résultats sont sans appel : même efficacité d’apprentissage, mais stress significativement plus élevé dans le groupe coercitif, et signaux d’apaisement multipliés. Autrement dit, on obtient le même résultat sans abîmer le chien.

Que diriez-vous à quelqu’un qui adopte un Cane Corso ou un Rottweiler pour la première fois ?

Trois choses. Premièrement, socialisez tôt et beaucoup mais surtout de la bonne façon, entre 3 et 16 semaines surtout. C’est la fenêtre critique. Un molosse mal socialisé devient un adulte méfiant et potentiellement dangereux, simplement parce qu’il n’a pas appris à interpréter le monde autour de lui.

Deuxièmement, investissez dans un éducateur certifié dès le départ, pas quand les problèmes apparaissent. Un Cane Corso de 6 mois qui tire en laisse, c’est encore gérable. Le même chien à 2 ans pèse 45 kilos et a pris cette habitude. La prévention coûte beaucoup moins cher que la correction.

Troisièmement, apprenez à lire votre chien. Le langage canin n’est pas inné chez les humains, ça s’apprend. Sur les molosses, c’est encore plus crucial parce que beaucoup de signaux sont moins visibles que sur d’autres races. Une queue qui se raidit, un transfert de poids vers l’avant, une respiration qui change : ce sont les avertissements. Si on les rate, on rate l’occasion d’intervenir avant l’escalade.

Un dernier message ?

Les molosses ne sont pas des chiens difficiles. Ce sont des chiens puissants, et la puissance demande de la responsabilité, pas de la dureté. Le meilleur Cane Corso, le meilleur Rottweiler, le meilleur Dogue que j’ai connus étaient des chiens qui faisaient confiance à leurs humains. Et la confiance, elle ne se construit pas avec un collier à pointes. Elle se construit avec de la cohérence, de la patience, et beaucoup de renforcement.

À propos d’Emmanuelle Gauthier

Emmanuelle Gauthier est intervenante en comportement animal depuis 2014, membre du RQIEC depuis 2019, certifiée Fear Free et Pro Dog Trainer (Absolute Dogs, Angleterre). Elle s’est formée en agression canine auprès de Michael Shikashio en 2024. Elle exerce dans les Laurentides au Québec, où elle dirige le centre Emmanimo à Sainte-Adèle. Sa spécialité : Les chiots, la prévention des problèmes de comportement, la peur, la réactivité et les soins collaboratifs. Découvrir son parcours complet sur emmanimo.com/emmanuelle-gauthier/.

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